Froissé à la perfection De Daniel Cappello
Que ce soit dans la chaleur intense des étés du Sud ou sur les terrains de sport des BCBG du Nord, le seersucker est devenu le must de l’élégance par temps chaud.
 
Composante essentielle de la mode masculine du Sud étatsunien, le coton gaufré ou seersucker est une matière qui a su évoluer et perdurer. Joignant le cool à l’agréable, il reste un must du prêt-à-porter estival.

Récemment, alors que j’étais en quête de l’une de ces indispensable pièces à ajouter à ma collection estivale, mariant à la fois mes exigences fonctionnelles (sans compter pratiques) et mon côté fashionista, je suis tombé sur une campagne publicitaire italienne qui m’a conduit sur un sentier de la mode que je pensais avoir totalement abandonné. Celle-ci portait un regard ingénieux sur un classique américain : le costume en coton seersucker. Le look s’apparentait à celui du traditionnel seersucker, mais exécuté façon séjour sur la Côte amalfitaine ; à l’inverse d’un blazer et de pantalons gaufrés, rehaussés d’une chemise impeccablement repassée en tons solides, le costume était lisse et porté avec une chemise cloquée. Un coup de génie, me dis-je –une réhabilitation moderne de ce vénérable ensemble estival– les plis en moins.

Par contre, vu mon expérience avec cette matière, le look seersucker inversé n’était peut-être pas à mon avantage. Après tout, l’homme sur la photo était bien plus cool que moi. Avec ses lunettes aviateur, comme seuls peuvent dignement en porter les play-boys de la Riviera, il avait l’air d’un pilote de jet privé. Il était clair qu’il avait eu su s’approprier le meilleur du style du Sud, et que même en conjurant l’Italien d’origine qui sommeille en moi, l’audace de son innovation ne faisait que conforter l’idée qu’il ne fallait pas que je m’arrête au seersucker pour dégoter un style estival irréprochable.

Froissé à la perfection De Daniel Cappello
Mince et plissé, le tissu reconnaissable entre tous se présente le plus souvent avec des rayures bleues et blanches.
 

J’ai beau avoir essayé, je n’ai jamais bien su porter le seersucker. Ayant passé mon enfance entre papas golfeurs et mamans en jupes de tennis, mon style avait toujours été franchement BCBG, de la variante Yankee. Pour les vestes légères, je faisais dans les blazers aux imprimés madras ou les cotons décontractés beiges. Le seersucker m’interpellait, mais moi, en équilibre précaire sur le fil de la mode, je vacillais. Un été, ayant trouvé un blazer en lin bleu marine assez polyvalent pour être porté à la messe le matin et au pique-nique en bord de plage l’après-midi, j’étais persuadé d’être tombé sur un filon. Une partie de moi était pourtant affligée et regrettait de n’avoir pu grandir dans l’une de ces familles presbytériennes du Sud, me rendant à l’église le pas allègre – malgré la chaleur torride– vêtu d’un costume en seersucker bleu-sur-blanc.

Il y a de cela quelques années, alors qu’un ami avait prévu de convoler en justes noces pendant les brûlants mois de l’été, mes hésitations quant au style à adopter pour l’occasion eurent raison de moi. Un peu plus tôt dans l’année, j’avais mis la main sur un costume en seersucker blanc-sur-blanc et avais épluché un magazine de mode digne de confiance, proposant différents styles pour un mariage d’été. Un des rédacteurs suggérait un costume seersucker blanc-sur-blanc, assorti à un nœud papillon fin noir et une paire de sans-gênes, sans chaussettes. Littéralement très « cool », pensais-je, pour le côté aéré de cette clémente matière estivale – et pour le style bien sûr. Et ce n’était pas non plus un seersucker de grand-papa, mais une version BCBG parfaitement moderne qui semblait tomber à pic.

Les retouches, par contre, ont gâté les choses. Alors que le tailleur avait repris les jambes pour une coupe slim, puis pincé la veste dans le dos, ma silhouette s’en trouva fort améliorée, mais quelque chose clochait. Le seersucker n’était-il pas censé être un peu flou, pour diffuser la chaleur ? L’idée n’était-elle pas d’éviter l’effet ‘sortie du pressing’, tiré à quatre épingles ? En me regardant dans le miroir, j’ai compris que j’étais tout ce qu’il y a de plus prêt pour une séance photo sur comment porter un costar d’été, mais que cette coupe en particulier n’honorait en rien la tradition du seersucker.

En effet, le seersucker est un tissu fantaisie sophistiqué, mais surtout traditionnel. Son simple nom évoque les gentlemen du Sud des États-Unis, aux accents traînants si reconnaissables, et les placides après-midi d’été passées sous la véranda à siroter des mint juleps. Aujourd’hui le seersucker revêt un peu un caractère patricien ; on n’imagine plus seulement un homme du Sud, mais un genre particulier d’homme du Sud, comme le droit et honnête Atticus Finch, avocat joué par Gregory Peck dans l’adaptation cinématographique de 1962 du livre To Kill a Mockingbird. Et pour la gente masculine du Sud étatsunien qui le privilégie, porter un seersucker revient à honorer une convention tacite. « La confiance y est pour beaucoup », explique Asher Simcoe, financier new-yorkais qui a grandi à Baton Rouge, « et le respect aussi, pour la tradition qu’il invoque ». En d’autres termes, s’il faut une certaine dose d’audace pour bien porter un seersucker, ceux qui arborent ce style peuvent simultanément se prévaloir de la déférence qu’il inspire.

En effet, le seersucker est un tissu fantaisie sophistiqué, mais surtout traditionnel.

Froissé à la perfection De Daniel Cappello
À gauche : Gregory Peck dans le rôle d’Atticus Finch dans Du Silence et des Ombres, 1962. À droite : le duc de Windsor porte un costume en seersucker pendant un séjour sur la Riviera italienne.
 

Et pourtant le seersucker n’a pas toujours été un symbole de statut. S’il est aujourd’hui associé à la classe moyenne aisée, c’est dans le prolétariat que l’on trouve les origines de cette étoffe. Peu coûteux, aéré et fabriqué à partir de fibres de coton, il était agréable à porter, facile à laver et faisait de bons uniformes. Dans les années 20, la jeunesse étudiante – portée par une vague d’anti-snobisme narquois – commença à s’afficher en seersucker au cours des mois d’été. Un peu à la manière du style Ivy league bourgeonnant, il s’agissait d’un effort de provocation capricieux destiné à aller à l’encontre du conformisme du costume à boutons, en créant un look en vogue.

Baromètres de la mode mis à part, le seersucker est fonctionnel pour ceux qui le connaissent et savent l’apprécier. « Tout d’abord », déclare Simcoe, « c’est une matière extrêmement pratique, qui a été utilisée pendant des siècles. Ce n’est que récemment qu’elle est devenue tendance. Elle a survécu parce qu’elle est tellement respirante ». Et il n’en faut pas moins pour braver la chaleur torride des étés du Sud.

Froissé à la perfection De Daniel Cappello
La forme la plus connue est celle du costume deux-pièces, mais les blazers en seersucker peuvent s’accompagner de pantalons en twill ou de jeans pour un look d’été décontracté.
 

Fine, et d’aspect gaufré, cette étoffe est inimitable. Plus communément à rayures bleues et blanches, les tons de beige, vert et rose se sont peu à peu immiscés dans la palette des couleurs du coton gaufré. Et si le costume complet est sa forme la plus largement privilégiée, l’engouement toujours grandissant pour le seersucker a donné naissance à une ligne de ceintures, cravates, shorts et vestes dépareillées. Son nom, qui vient du perse shir o shaker signifiant “lait et sucre”, fait probablement référence à l’alternance de la matière lisse et de la matière froissée, pareille à du lait versé sur du sucre granulé.

Il est tissé de façon à générer une tension entre les fils, créant un effet de fronces qui éloigne le tissu de la peau et lui permet de diffuser la chaleur. C’est ce qui explique l’effet froissé du tissu, qui lui procure d’ailleurs un autre avantage, encore plus pratique : il ne se repasse pas, puisqu’il est virtuellement inrepassable.

Et malgré les plissures, propriétés inhérentes de cette matière - ou peut-être grâce à elles - l’homme de goût peut évoluer d’un pas assuré dans son seersucker. « Le seersucker a la particularité de rendre toute imperfection exquise », explique Bronson van Wyck, Directeur de la conception/gestion de l’espace et de la production évènementielle chez Van Wyck & Van Wyck. Pour lui qui a passé son enfance en Arkansas et voit le seersucker « comme la marque par excellence des loisirs et de l’été », cette particularité est à la fois merveilleuse et libératrice. Après tout, dit-il, c’est bien la seule matière dans laquelle vous pouvez « vous laisser choir dans un fauteuil en rotin, sur le porche, sans vous soucier des plis – puisqu’ils font partie du style ».

N’est-ce pas là tout le charme du seersucker, la raison pour laquelle j’ai toujours eu un penchant pour lui ? ‘Cloué dans un siège en rotin, quelque part dans le Sud profond des États-Unis’ est exactement l’image qui me vient à l’esprit en présence de cette étoffe. Et voilà pourquoi j’étais vraisemblablement si enthousiaste à l’idée d’avoir trouvé mon seersucker pour cet été : une paire de short beige-sur-blanc. Parfait pour la journée, assorti d’une chemise à bouton en coton, ainsi que pour les soirées estivales sur le littoral Est-américain, accompagné d’un pull en cachemire torsadé à col rond.

Me voici donc vêtu de mon short plaisamment froissé, le sourire aux lèvres et heureux d’avoir pu réconcilier mes habitudes BCBG du Nord-Est avec mon rêve de toujours de porter du seersucker. Non seulement ajoute-t-il une touche de panache du Sud aux matinées brumeuses des étés de la Nouvelle-Angleterre, mais il augure la splendeur des après-midi d’été à venir : assis, un gin-and-tonic glacé à la main, lézardant dans ma tenue spontanément élégante, insensible au fait que la condensation s’écoulant du verre et gouttant sur ma jambe vexe mon style.

Grâce au seersucker, plus besoin de délaisser le formel; vous en êtes l’apanage même, avec la classe la plus nonchalante du monde.

Daniel Cappello est directeur de mode du magazine Quest et auteur de The Ivy League (Assouline, 2012).

  • Avec la gracieuse permission de Ralph Lauren
  • Avec la gracieuse permission de Ralph Lauren
  • À gauche : avec la gracieuse permission de l’Everett Collection. À droite : Hulton Royals Collection/Getty Images
  • Avec la gracieuse permission de Ralph Lauren