Une histoire Philadelphienne Par Kris Wilton
L’impressionnante collection d’œuvres d’art de la Fondation Barnes ouvrira les portes de sa une nouvelle demeure à Philadelphie au mois de mai prochain.
 
Après moult délibérations, débats et contestations, la Fondation Barnes quitte sa banlieue boisée pour le centre-ville

Au printemps prochain, la Fondation Barnes, une collection privée d’art d’une importance, étendue et valeur incomparables, apportera une touche de nouveauté à la voie expresse Benjamin Franklin de Philadelphie.

Le grand boulevard, qui coupe la ville en diagonale, de la Mairie au parc panoramique de Fairmount, a longtemps été dominé par l’imposant Musée d’Art de Philadelphie. La Fondation Barnes sera pourtant la première nouveauté des soixante dernières années sur cet axe routier– et quelle nouveauté : après des dizaines d’années de lutte, cette fabuleuse collection d’œuvres d’art fera l’effet d’une bombe sur cette artère urbaine, version philadelphienne des Champs-Elysées. Malgré l’enrichissement culturel pour la ville, certains pensent que la voie expresse est tout sauf l’endroit où ce catalogue excentrique d’œuvres issues de l’art postimpressioniste, primitif et décoratif, appartenant au Dr. Alfred C. Barnes, aurait dû atterrir.

La collection inclut des Monet et des Modigliani, et plus de Cézanne qu’en comptent les galeries parisiennes.

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(À gauche) La sortie du conservatoire, de Pierre-Auguste Renoir (1876-77). (À droite) Le Postier (1889), de Vincent Van Gogh, autre tableau célèbre de la collection Barnes.
 

Issu de la classe prolétaire de Philadelphie, où il est né en 1872, Barnes a non seulement obtenu un diplôme de médecine à l’Université de Pennsylvanie, mais a également mis au point un antiseptique grand public. Suite à la vente de sa pharmacie au début du XXème siècle pour la somme faramineuse de 6 millions de dollars, il se lança dans la collection d’œuvres d’art, se rendant souvent à Paris et consacrant sa nouvelle fortune à l’acquisition de tableaux de Cézanne, Van Gogh et autres sommités.

Dès les années 20, Barnes s’est intéressé à l’art africain et à partir des années 40, son attention s’est portée sur les œuvres américaines du modernisme naissant ainsi que les objets décoratifs. Cet amalgame d’intérêts s’avèrera être essentiel à ses idéaux esthétiques et pédagogiques, embrassés par la Fondation qu’il créera en 1922 dans la riche et verte banlieue de Merion.

À l’occasion d’une visite en 1930, Matisse avait dit de la Fondation « que c’était le seul endroit sensé pour admirer des œuvres d’art en Amérique ».

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Henri Matisse à la Fondation Barnes, 1931.
 

Plutôt que d’organiser les œuvres par ordre chronologique ou par artiste, Barnes les avait agencées en ensembles intimes. Les chefs d’œuvres français étaient regroupés, comme dans un salon, au milieu d’œuvres moins significatives, intercalées d’objets d’art autochtones et décoratifs– une méthodologie qui témoigne de sa vision du monde fondée sur l’inclusion et l’universalité de l’expression. À l’occasion d’une visite en 1930, Matisse avait dit de la Fondation « que c’était le seul endroit sensé pour admirer des œuvres d’art en Amérique ».

Mais dans la Philadelphie des années vingt, cette vision n’a pas pris. La collection a été décriée lors de sa première exposition en centre-ville en 1923, et les années passeront avant que son inestimable valeur – à la fois artistique et monétaire – soit comprise.

Difficile à croire aujourd’hui. Sachant surtout que se trouvent parmi les trésors époustouflants de la collection, 181 Renoir, 59 Matisse, 46 Picasso, 7 Van Gogh et 6 Seurat. Sans parler des Monet et Modigliani, et plus de Cézanne qu’en comptent les galeries parisiennes, dont Les Joueurs de Cartes, un chef d’œuvre si connu « qu’il faudrait un pays entier pour l’acquérir », comme le dit si bien le galeriste Richard Feigen dans son ouvrage The Art of Steal.

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(À gauche) Des visiteurs dans l’une des galeries du musée à Merion. (À droite) La galerie principale de la Fondation.
 

Inévitablement, les connaisseurs locaux en sont venus à réaliser la valeur de la collection, comme les membres du Musée d’Art de Philadelphie ou de la riche famille Annenberg (alors propriétaire du journal The Philadelphia Inquirer), et ont essayé de mettre définitivement la main sur ces perles, considérant pour la plupart qu’elles devraient reposer en ville.

Barnes insista pour que les œuvres restent là où elles étaient, dans l’arboretum de près de 5 hectares construit par sa femme Laura. Dans son testament, il stipulait fermement que les œuvres devaient rester « exactement au même endroit ». Elles ne devaient être ni prêtées, ni vendues, ni même ré-agencées. Le conseil de la Fondation devait se composer de 5 administrateurs, dont quatre d’entre eux seraient nommés par la Lincoln University, un établissement historiquement noir – une idée qui a successivement été interprétée comme l’expression de ses idéaux démocratiques et une rebuffade à la haute société de Philadelphie.

Situé orgueilleusement sur la voie expresse, la collection présentée par la Fondation Barnes est digne du plus chic des boulevards parisiens.

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Vue aérienne (représentation) du nouvel emplacement du musée au bord de la voie expresse Benjamin Franklin.
 

Cependant, le testament a été mis à rude épreuve depuis le décès de Barnes en 1951. Membres du conseil, directeurs, voisins, anciens étudiants et politiciens locaux se sont tous démenés pour trouver le moyen de conserver, soutenir et présenter cette fabuleuse collection. En effet, si la collection a été estimée à un chiffre faramineux de 30 milliards de dollars, les restrictions posées par Barnes pour sa gestion l’ont obligé à subsister sur un maigre budget pendant des dizaines d’années.

En 2002, après ce qui a semblé être une interminable bataille entachée de jeux de pouvoir et d’argent, de politique raciale et de scandales, la Fondation a annoncé qu’elle irait devant les tribunaux demander l’élargissement du conseil et la relocalisation de la collection sur un site plus accessible à Philadelphie. Le déménagement est véhément contesté par un groupe du nom des Amis de la Fondation Barnes, arguant que ce déplacement va à l’encontre de toute la philosophie du collectionneur ; mais d’autres pensent qu’il s’agit là du meilleur moyen d’entretenir et de faire prospérer la collection.

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Trois représentations architecturales de la nouvelle Fondation Barnes qui devrait ouvrir ses portes en mai.
 

Le 19 mai, la Fondation ouvrira les portes de sa nouvelle demeure, un édifice d’une valeur de 100 millions de dollars conçu par les architectes Tod Williams et Billie Tsien. La vision originelle de Barnes sera préservée, dans le sens où les œuvres seront disposées exactement comme elles l’étaient à Merion, dans des salles répliquant l’échelle, la configuration et les proportions des galeries originales. Mais la nouvelle construction y ajoutera les apparats d’un musée du XXIème siècle : des locaux de conservation spacieux, une climatisation à la pointe de la technologie, un café, une boutique de cadeaux, ainsi que des espaces publics gigantesques baignés de lumière et accessibles aux personnes handicapées. La surface supplémentaire et les heures d’ouverture élargies permettront à la Fondation d’accroître considérablement son influence, comme en témoigne le nombre d’adhérents qui a déjà monté en flèche. Pendant ce temps, la résidence de Merion fera office de bureau d’archives et de bibliothèque, et proposera également un programme d’horticulture.

Reste à voir si le nouvel emplacement fera véritablement écho aux idéaux démocratiques de Barnes. Mais le coup publicitaire pour la ville de Philadelphie reste indéniable. Situé orgueilleusement sur la voie expresse, la collection présentée par la Fondation Barnes est digne du plus chic des boulevards parisiens.

Les billets pour la nouvelle Fondation Barnes seront disponibles à la vente aux adhérents le 1er février et au grand public en mars.

www.barnesfoundation.org

Kris Wilton est auteur d’articles sur l’art pour Modern Painters, Art+Auction, ARTnews, et Artinfo.com – site pour lequel elle était directrice d’édition, et autres thèmes culturels pour Slate, The Village Voice, et Entertainment Weekly. Elle est basée à Cambridge, dans l’état de Massachusetts.

  • Avec l’aimable autorisation de la Fondation Barnes
  • Avec l’aimable autorisation de la Fondation Barnes
  • © The Pierpont Morgan Library/Art Resource, NY
  • (Left) © Bob Krist/Corbis (Right) Courtesy of the Barnes Foundation
  • Courtesy of the Barnes Foundation
  • Courtesy of the Barnes Foundation