Pour l’amour du jeu Par Yale Breslin
 
Publié après dix années de travail, le premier roman de Chad Harbach fait un carton. Rentré au classement des meilleurs livres de l’année 2011, son œuvre littéraire inspirée du base-ball a été couverte d’éloges sans précédents.

« Ce qu’il savait faire, c’était rattraper les balles. Il avait passé sa vie à étudier la façon dont la balle percutait la batte, les angles et les effets. Il savait par anticipation s’il devait partir à gauche ou à droite, si la balle qui se précipitait vers lui allait rebondir haut ou glisser à ras du sol dans la poussière. Il les attrapait toujours parfaitement, et sa relance était toujours impeccable ».

Chad Harbach, L’Art du Fielding

Pour l’amour du jeu Par Yale Breslin
Ce livre peaufiné pendant dix ans est maintenant salué autant par les critiques littéraires que les lecteurs.
 

Un sombre inconnu sans ressources et aspirant à être écrivain fait rarement ses débuts avec un livre peaufiné pendant dix ans et, qui, par-dessus le marché, est salué par une myriade de critiques littéraires comme étant l’un des meilleurs romans de l’année. Auteur bataillant pour joindre les deux bouts, et fondateur du journal littéraire n + 1, Chad Harbach est entré dans les annales de l’histoire de la publication littéraire en empochant la somme exceptionnelle de 650 000 dollars lors de la vente aux enchères des droits de son manuscrit. Son roman, L’Art du Fielding, une histoire de combat personnel, d’amour et de découverte de soi, se déroule dans le milieu du base-ball, un sport cher à l’Amérique. Nombreux sont les livres qui ont traité de ce passe-temps fétiche de l’autre côté de l’Atlantique, mais celui d’Harbach fait preuve d’une richesse et d’une vitalité qui surpassent le roman sportif classique. Il s’agit d’un conte à l’ancienne dans le meilleur sens du terme, un récit épique dont les personnages sont tous aussi doués ou liés au base-ball, qu’ils sont psychologiquement complexes. Tout au long du roman, le lecteur retrouve des bribes subtilement empreintées de Moby Dick, autre grand classique américain, et de l’héritage littéraire de David Foster Wallace et Jonathan Franzen. Si L’Art du Fielding est une saga sur le passage à l’âge adulte qui s’épaissit au fur et à mesure du dévoilement des forces et des faiblesses de chaque personnage, le cheminement littéraire de ce que les critiques appellent « le meilleur roman du millénaire » a aussi mis Harbach sur la voie de l’âge mûr, grâce à la métamorphose des acteurs clés de son livre.



RL: De nombreux auteurs ont utilisé le baseball comme ligne directrice de leur histoire, mais vous avez incorporé ce sport de manière très différente. Qu’est-ce qui vous a le plus attiré dans cette discipline ?

CH: En tant que fan, j’ai vu de nombreux joueurs professionnels confrontés à ce blocage mental qui les rendait incapables de lancer une balle. Je trouve que c’est une question fascinante parce qu’elle montre à quel point ces types sont fragiles psychologiquement. Je pense que la structure même du base-ball permet de voir que, même s’il s’agit d’un sport d’équipe, il peut être également très solitaire et isolationniste. Chaque joueur est un peu tout seul sur le terrain pour ainsi dire. Lorsqu’une erreur est commise, vous savez exactement à qui vous en prendre.

D’où vous est venue l’idée? Y a-t-il eu un facteur qui a tout déclenché à l’origine ?

En toute honnêteté, mon but n’était pas vraiment d’écrire un livre sur le base-ball – mais le base-ball a fini par s’inscrire au cœur du roman. Étant personnellement grand amateur, j’ai vu deux ou trois des grands joueurs de la Ligue Majeure passer par cette crise psychologique, ce qui a piqué ma curiosité. Je me rappelle m’être fait la réflexion que personne n’avait écrit de roman ou d’essai à ce sujet, cela m’a donc semblé être une idée très riche à exploiter.

Vous avez mis dix ans pour écrire le livre. Durant cette période, qu’avez-vous appris sur vous-même ?

J’ai certainement énormément changé. C’est terriblement difficile de dire précisément comment, mais lorsque j’ai commencé le livre, j’étais très jeune dans ma tête. J’étais plutôt naïf en général et je n’avais jamais essayé d’écrire quoi que ce soit de très long. En y repensant, je peux facilement voir à quel point j’étais un très jeune auteur.

Pour l’amour du jeu Par Yale Breslin
Le roman d’Harbach est l’histoire d’un joueur de base-ball professionnel, confronté à un blocage mental qui le rend incapable de lancer une balle.
 

Vous avez littéralement mûri avec le livre…

Oui, tout à fait, et des étapes ont bien sûr été franchies petit à petit. Je pense que le roman a cette énergie de la jeunesse qui vient de qui j’étais lorsque j’ai commencé à l’écrire. Mais, au fur et à mesure de ma progression dans le manuscrit, je retrouvais la trace de mon jeune être …et ma palette de compétences.

Avez-vous eu à certains moments l’impression de traîner ?

Pratiquement tous les jours. J’ai mis du temps à écrire le livre pour des raisons multiples, mais j’étais toujours très pris par beaucoup d’autres activités. Comme tous les auteurs, je pense que je me culpabilisais sans cesse d’être aussi lent à terminer et aussi mal organisé.

Dans quelle mesure votre vie a-t-elle changée depuis la publication de L’Art du Fielding ?

Ma vie a un peu changé, mais je n’en suis pas à faire des ballades en yacht à St. Barthélemy. Par contre, je peux aller chercher soixante dollars au guichet sans croiser les doigts pour que le retrait soit accepté.

Que pense votre famille de tout ce qui se passe ?

Je pense qu’ils ont tout d’abord été soulagés lorsque le livre a été vendu. Mais, depuis la publication, je crois qu’ils apprécient le déroulement des évènements en général. J’ai vécu à New York pendant sept ans et mes parents n’étaient jamais venus me voir. Là, ils sont venus pour le lancement du livre en septembre. Ils ont été reçus comme des célébrités lors de la cérémonie.

Qu’avez-vous fait en premier lorsque vous avez reçu l’argent du livre ?

J’ai remboursé quelques personnes, c’est clair. Mon camarade de chambre m’avait aidé et c’est lui qui a reçu le premier chèque. J’ai payé certaines de mes dettes et acheté une voiture. Je pense que ça a été ma grande extravagance.

Quelle est la suite des évènements ?

HBO a posé une option sur le roman, il est donc en cours d’adaptation pour une série télé.

N’avez-vous jamais songé qu’un jour vous prononceriez ces mots ?

Absolument jamais.

Yale Breslin est un auteur indépendant qui a participé à Wonderland, Man About Town, StyleCaster, Geil, The Last Magazine, Racked, Dazed Digital, et The Coveteur. Il est également le fondateur et le directeur de création de The Malcolm, un site web de promotion des jeunes talents dans le domaine de la mode, de la photo, des voyages et de l’architecture.

  • Illustration reproduite avec l’aimable autorisation de Little, Brown & Co.
  • © Evan Hurd/Corbis