Mettre au point la première voiture électrique de luxe au monde
Nous sommes mercredi matin, au siège de Fisker Automobile à Anaheim, en Californie, et Henrik Fisker - 48 ans, originaire du Danemark, PDG de la société et créateur de la toute récente Fisker-Karma, première voiture électrique de luxe – s’affaire à brosser l’argile de sa manche de veste. « J’étais en salle des prototypes d’argile [œuvrant sur de futurs concepts] », explique-t-il, avec l’accent du genre de concepteur dont les voitures côtoient James Bond sur le grand écran.
C’est en se souvenant, à l’âge de 10 ans, d’une Maserati Bora couleur argent dépassant à toute allure la Saab 95 de son père, que Fisker puisa l’inspiration du concept de l’un des véhicules les plus recherchés au monde : la Fisker Karma. « J’ai le souvenir très net d’avoir été estomaqué lorsque j’ai vu cette voiture, qui à l’époque faisait l’effet d’un vaisseau spatial », se rappelle-t-il. « J’ai su à ce moment précis que je voulais avoir mon mot à dire dans le design automobile ».
« Lorsque vous travaillez pour un grand conglomérat, vous êtes limité dans le nombre de changements que vous pouvez apporter et je sentais que j’avais davantage besoin de marge de manœuvre. Je ne pouvais pas simplement me reposer sur mes lauriers, en mode automatique, et apprécier ce que je faisais. J’avais besoin d’entreprendre quelque chose de personnel. »
— Henrik Fisker
Henrik Fisker, fondateur et PDG de la société, posant avec l’une de ses Karmas.
Et ç’est bien ce qui s’est passé. À 40 ans, le concepteur automobile avait déjà à son honneur l’Aston Martin DB9, la V8 Vantage, ainsi que la BMW Z8. Mais pour un homme comme Fisker, qui aime s’atteler à réaliser ce que d’autres considèrent comme impossible, ce n’était pas assez. « Lorsque vous travaillez pour un grand conglomérat, vous êtes limité dans le nombre de changements que vous pouvez apporter et je sentais que j’avais besoin de plus de marge de manœuvre », explique-t-il. « Je ne pouvais pas simplement me reposer sur mes lauriers, en mode automatique, et apprécier ce que je faisais. J’avais besoin d’entreprendre quelque chose de personnel. »
C’est ainsi qu’a été fondée la société Fisker Coachbuild LLC, grâce à laquelle, Fisker, en collaboration avec Bernhard Koehler, un patriarche de l’industrie automobile, conçoit et fabrique des véhicules haut de gamme, en édition limitée, pour les grands amateurs du nec plus ultra de l’automobile. Ce n’est pourtant pas avant 2006, année où Leonardo DiCaprio est arrivé à la cérémonie des Oscars en Toyota Prius, que Fisker a songé à créer une voiture électrique.
Une entrevue en 2007 avec un membre de l’armée américaine a tout concrétisé. « Il m’a parlé d’une nouvelle technologie qui permettait aux véhicules militaires d’évoluer silencieusement au cœur des lignes ennemies et de circuler grâce à un prolongateur d’autonomie électrique », nous raconte Fisker. « Les grandes sociétés automobiles n’étaient pas intéressées car cette technologie ne cadrait pas avec les véhicules de taille standard ». Ma réponse : « Fabriquons donc une voiture en fonction de la technologie ».
« Je voulais intégrer une nouvelle philosophie à la notion de luxe, et l’important c’est véritablement d’avoir le souci du détail et d’envisager différents types de matériaux. Avoir un comportement écologique aussi responsable que possible tout en faisant dans le luxe n’est pas contradictoire. »
— Henrik Fisker
(Ci-dessus) L’intérieur du véhicule est équipé de cuir légèrement traité et de bois de récupération remonté du lac Michigan. (En bas, à gauche) La Karma est la première et la seule voiture électrique à prolongation d’autonomie. (En bas, à droite) La peinture de la Karma est fabriquée à partir de verre pilé.
Quatre ans après, la Fisker Karma entrait en scène. Cette voiture, qui compte maintenant parmi ses propriétaires Leonardo DiCaprio, Al Gore et le Prince Albert, et dont le prix de départ s’élève à 96 850 USD, se recharge presque aussi rapidement qu’un iPhone et passe de 0 à 100 Km/h en moins de six secondes. C’est le premier et le seul véhicule électrique à prolongation d’autonomie. En somme, la technologie permet à la voiture d’opérer à l’énergie électrique en permanence. Si vous dépassez les 80 km de conduite entièrement électrique, un moteur à essence prolongateur d’autonomie fait office de générateur pour alimenter les moteurs électriques, procurant ainsi une autonomie supplémentaire de 400 Km. À la différence des autres voitures électriques sur le marché (Tesla, Volt), les roues de 56 cm conçues par Fisker ne sont pas reliées au moteur générateur (un moteur turbo à injection directe, 2 litres, quatre cylindres, de type GM Ecotec). La Karma est la voiture la plus écologique actuellement, affichant les taux d’émissions de CO2 les plus faibles du marché à ce jour.
Au volant, la voiture fait l’effet d’un chef d’œuvre artistique. Chaque élément de conception et chaque matériau employé– du cuir à peine traité issu de la première usine de fabrication autonome, au bois de récupération remonté du fond du Lac Michigan – est aussi près de sa forme originelle que possible. En passant la main sur les boiseries, on peut toujours sentir les veines de la matière première. Un panneau solaire sur le toit, doté d’un élément de design maximisant la lumière du soleil la journée, procure plus de 320 Km d’autonomie en plus par an.
L’équipe Fisker au siège de la société à Anaheim, en Californie.
“Parfois le luxe est en état de stagnation”, déclare Fisker. « Je voulais intégrer une nouvelle philosophie à la notion de luxe, et l’important c’est véritablement d’avoir le souci du détail et d’envisager différents types de matériaux. Avoir un comportement écologique aussi responsable que possible tout en faisant dans le luxe n’est pas contradictoire. »
Même la peinture, déclinée en tons Eclipse, Deep Ocean et Silver Wind, est fabriquée à partir de verre pilé recyclé, une exclusivité Fisker pour les trois prochaines années. Élaborée à base d’eau, elle est plus écologique et « relève bien les lignes de la voiture » affirme-t-il. « Exposée au soleil, on dirait des petits diamants ».
Le sentier de l’innovation est loin d’être une promenade du dimanche, et Fisker Automotive a eu son compte d’obstacles à surmonter, même si la société a créé 2 000 emplois aux États-Unis et produira sa prochaine voiture dans le Delaware. Et pourtant, malgré les défis qui sont l’apanage de la création d’une voiture électrique de luxe de A à Z, en plus de la création de sa propre entreprise, il existe un engouement dans les locaux de Fisker qui n’est pas près de disparaître. « Tous ceux qui travaillent ici savent qu’il s’agit d’une opportunité unique qui n’arrive qu’une fois », déclare Fisker. « C’est un moment historique ».
Wendy Straker Hauser est un auteur indépendant basée à Los Angeles. Elle est l’auteur de Men at Work et Sexy Jobs in the City.